Mystères, croyances et sourciers... l'eau au centre du territoire

L’Artois-Gohelle, les pieds dans l’eau

L’ Artois-Gohelle a hérité de la nuit des temps une palette de couleurs qui va du bleu au vert. Le bleu s’y déroule comme une vague de marais en cours d’eau et le vert lui sert à souligner son absence de frontière d’une contrée à une autre. Puis l’Homme trempa sa plume dans le noir du sous-sol pour y composer les terrils et dans le rouge pour y habiller les villes du Bassin minier de nombreux corons. Si l’eau se fait actuellement plus discrète dans le paysage, elle ressourcera celles et ceux qui plongeront dans ce récit.

Au fil de l’eau

Le parcours commence au jardin même du Louvre-Lens. Vêtu d’un plan d’eau, sa conception rappelle le lien plus ou moins affectif qu’entretenaient les Lensois avec l’élément liquide.[1] En effet, même  si le paysage du bassin (lensois cette fois) a été resculpté au cours du XXème siècle au point d’en faire disparaître la quasi-totalité des traces d’eau, sa cartographie permet encore de s’en approcher.

Pour nous en assurer, rendez-vous est donné sur la passerelle qui enjambe la rocade minière à deux pas de la gare ferroviaire, à l’endroit même où voguaient jadis les péniches sur le canal de la Souchez à la Deûle. Puis, plus loin, du côté du clocher de l’église Saint-Léger qui connut les remous des conflits mondiaux, se cache encore une fontaine où se pressent chaque midi un flot d’étudiants du lycée Condorcet. Elle abrite jalousement sous ses pieds, anciens marais[2] et ex-tourbières que la ville fit assécher.

Une ambiance entre transparence et opacité

Dans le Béthunois, un cordon aqueux unit les villes les unes aux autres. Qu’elle y stagne ou qu’elle y goutte, l’eau brute et sans artifice y rythme depuis des centaines d’années la vie des habitants, des marins et des agriculteurs. Tenez, à Verquigneul, jusqu’en 1710, une fontaine aux eaux assourdissantes, composée de cinq jets d’eau de la taille d’un corps d’homme, permettait d’arroser plus de 200 hectares de terre. Nos aïeux n’avaient pas le temps pour se la couler douce !

Au-delà, les Béthunois s’inventèrent une nouvelle vie à la source de Quinty.[3].
Nous sommes en septembre 1188. La région est hantée par la mort. L’image macabre laissée par de terribles épidémies faisait craindre la disparition de tous.

C’est à ce moment tendu de l’histoire qu’apparut Saint-Eloi à deux maréchaux-ferrants nommés Germon et Gautier. Le saint entra en dialogue avec eux et leur demanda d’enlever les corps et de les inhumer. La tâche effectuée, les deux serviteurs de Saint-Eloi se retrouvèrent au lieu que l’on nomme aujourd’hui le Pré Saint-Eloi, se donnèrent l’accolade, partagèrent un repas et se désaltérèrent à l’eau de la source de Quinty. Cette eau ne fut appelée miraculeuse que bien plus tard, dans une lettre de Pierre de Nogent datée de 1307.

Quand mystères et croyances nous éclaboussent ! La fontaine hideuse de Beuvry.

A présent, jetons l’ancre du côté de Beuvry où ruisselle toujours au cœur de fontaines oubliées, une eau aux reflets mystérieux, la fontaine hideuse de Beuvry.[4]

L’âme de ceux qui s’en approchèrent de trop près ne survécut pas à l’enfer. Imaginez. Ses eaux très profondes tourbillonnaient, élargissaient le périmètre de la fontaine jusqu’à créer un gigantesque tourbillon au centre duquel quiconque s’approchait était immédiatement avalé. Combien d’habitants de Beuvry y furent confrontés à la mort ? Combien y périr ? Nul ne le sait.

Pareillement, sondant avec minutie le frémissement de ses eaux, personne ne fut en mesure de mesurer sa profondeur.  A ce sujet, les habitants de Beuvry croyaient jadis que la « fontaine était traversée par un fleuve souterrain dont les flots rapides emportaient à chaque fois le plomb de la sonde »[5] qui servait à déterminer la profondeur de la source.
Des légendes racontent même que le conducteur d’une voiture de poste tomba dans ce puits sans fond avec son équipage et que chaque année à la veille de Noël, on entend encore le fouet claquer et le cri « Hue ».

Si durant la Grande Guerre, les soldats s’embourbèrent dans les marais de Beuvry[6], une autre légende bien plus ancienne raconte qu’un châtelain y fit construire en plein milieu un château fermé à double tour. De plus, du sommet de ses deux tourelles aux teintes noires, des hommes aux origines inconnues et qui parlaient le baragouin gardaient la forteresse.
Lové au cœur des marais, personne n’osait ni approcher ni parler du châtelain au risque disait-on de disparaître subitement.
On raconte que chaque année, le soir de Noël, des marais s’élevaient des voix mais aussi tantôt des cris ou des gémissements et tantôt des rires. Puis, une année, le château à l’étrange structure fut englouti sans qu’il n’en restât le moindre vestige. S’affranchissant petit à petit de leur peur, les habitants après des semaines de trouble s’approchèrent enfin du lieu où se trouvait jadis le château. Au cours d’une énième odyssée nocturne, les plus téméraires découvrirent à la place de la forteresse engloutie la fameuse fontaine qui fut baptisée la « fontaine hideuse de Beuvry ». Il n’en demeure pas moins que des cris et des gémissements se font toujours entendre à la douzième heure de la nuit de la veille de Noël.

Le grand sourcier Alexis Bouly enseigne à Béthune.

Bien que l’eau se trouve dans la Gohelle au centre d’une constellation de légendes, elle façonna aussi la carrière et le destin de quelques enfants du pays. De l’oasis de savants qu’a abrité la Gohelle, extrayons l’histoire du sourcier Alexis-Timothée Bouly. Natif de Condette et entré dans les ordres pour devenir curé, il fut professeur à l’institution Saint-Vaast de Béthune avant de devenir l’un des plus célèbres sourciers de l’après Grande Guerre.[7]

Sa maîtrise époustouflante de l’art de rechercher les nappes d’eau souterraines fit de lui, l’homme le plus demandé d’Europe. Il faisait surgir l’eau ravivée à l’aide de sa baguette fourchue de troène à petites feuilles. L’abbé Bouly découvrit l’art du sourcier en avril 1913 et profita principalement de l’été c’est-à-dire du moment où les paroissiens étant inexistants à l’église d’Hardelot pour s’adonner à son activité de sourcier. Submergé de demandes, il mit son expérience de sourcier au service d’innombrables communes tels que Trélon (59), Bois-en-Ardres (62), Condette (62), Vieille Eglise (62), Saint-Amand-les-Eaux (59), Bayonne (64), Nancy (54), les Iles Canaries[8]… Dans ses souvenirs, on croise aussi une intervention aux papèteries de l’Aa qui l’appelèrent pour trouver de l’eau peu calcaire.

Notre voyage au long cours se poursuivit à présent du côté de Douai où officiait au XVIIème siècle, Pierre Delattre, dessécheur de marais.

Le dessécheur de marais de Douai au service de Louis XIV

A quelques kilomètres de Douai se trouve Auby, une commune « intimement lié à l’eau »[9] et jadis cernée de marais. Au XVIIème siècle, c’est là que naquit Pierre Delattre, dessécheur de marais. Durant sa jeunesse, alors qu’il gardait les vaches, il s’intéressa au dessèchement des marais dans le but d’accroître la surface des terres agricoles. D’abord, il assécha les marais de Flers et d’Auby. Puis son érudition le hissa parmi les meilleurs dessécheurs du royaume de France au point d’être appelé par Louis XIV à Versailles. « Le roi apprécia son mérite et lui confia d’importants travaux hydrographiques à Versailles et à Maintenon.
C’est le pauvre vacher d’Auby qui perfectionna le jeu des grandes eaux encore admiré des Parisiens pendant les beaux jours de l’été »[10] écrivait L’Avenir de Lens en 1934.

Quand les Français prendront Arras – Les rats mangeront les chats

Dans le cabinet de curiosité de l’Artois, il nous reste à puiser le souvenir des rats qui, du côté d’Arras, pullulaient dans le passé à la fois autour des bras d’eau c’est-à-dire du Saint-Fiacre, du Crinchon[11] et de la Scarpe mais aussi autour des stocks de blé accumulés dans la ville. Les rats, aujourd’hui en chocolat, trouvèrent place en 1355 sur le sceau de la ville d’Arras. Puis ces rats qui courraient sur le sceau du connétable des Arbalétriers d’Arras, se retrouvèrent sur les chaperons[12] de ses hommes, sur ceux des couleuvriniers[13], des jouteurs ou des indigents, sur les cuirs tannés exposés dans Arras, sur la bannière de l’Abbé de Liesse chargé des fêtes et sur les objets réalisés par les étainiers d’Arras.

Pour en voir davantage, la promenade libre dite « Au fil du Crinchon », vous entraîne découvrir ce pan de l’histoire de la cité atrébate du côté de la fontaine de la place Victor Hugo, de la place du Wetz d’Amain ou de la rue des Teinturiers.

Les occasions de se retrouver autour des mystères des points d’eau de l’Artois-Gohelle sont rares. Il mérite pourtant d’attirer notre regard tant leur latitude spatiale est importante sur notre territoire. Bonne découverte et bon vent !

Par Jérôme Janicki

[1] « (…) A Lens, pas de jeux d’eau, de cascade ou de fontaine si ce n’est un bassin unique, destiné à stocker l’eau nécessaire pour une partie de l’arrosage, dans lequel se reflète la végétation environnante comme un miroir d’eau.» Le Parc du Louvre-Lens – Dossier pédagogique, p. 7.
[2] Archives départementales du Pas-de-Calais – Plan et carte figurative des marais communaux de Lens – côte CPL 658 1. De l’autre côté de la rocade minière, derrière la végétation abondante se trouve le parc des Glissoires composé de six lacs sur l’ancien puits de la fosse 5.
[3] Le monument de la source de Quinty a été inauguré le 25 septembre 1927. La procession à naviaux des charitables de Béthune et de Beuvry se rend chaque année à la chapelle de Quinty qui se trouve sur la D 937.
[4] La fontaine hideuse se trouve dans les marais qui jouxtent la gare d’eau de Beuvry. Une pierre du diable se trouve aussi au pied de l’église Saint-Martin de Beuvry.
[5] L’Avenir de Lens, 12 juin 1927, p. 1.
[6] Archives départementales du Pas-de-Calais – PV du partage du marais de Vendin-les-Béthune – Côte CPL 482 et Plan du marais tourbeux de la commune de Beuvry – Côte CPL 1207.
[7] L’abbé Bouly (1865-1958) est l’inventeur de la radiesthésie. Consulter L’Avenir de Lens des 15, 19, 22, 26 janvier 1928, 5 et 9 février 1928, 9 et 19 janvier 1930 et 6, 13 et 20 février 1930.
[8] L’Avenir de Lens, jeudi 9 février 1928, p. 1.
[9] http://www.auby.fr – Auby est une commune du Douaisis qui se trouve à 22 kilomètres de Lens.
[10] « Revue de presse », L’Avenir de Lens, 3 juin 1934, p. 1.
[11] Les bras d’eau arrageois sont visibles à différents endroits d’Arras, notamment autour de la citadelle Vauban qui fut élevée de 1660 à 1672 sur les marécages formé par les bras du Crinchon. Le Crinchon est aussi visible derrière la place du Wetz d’Amain (abreuvoir de Dame Emmain).
[12] Le chaperon est une coiffure à bourrelet terminée par une queue que portaient les hommes et les femmes du Moyen-Âge (source : Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales).
[13] Le couleuvrinier est un soldat chargé de manœuvrer une pièce plus longue que les canons ordinaires.

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